Selon les meilleurs modèles climatiques disponibles actuellement, notre pays doit s'attendre, d'ici à la moitié du siècle, à une hausse de température d'environ deux degrés Celsius par rapport à 1990. Les dernières publications de l'Organe consultatif sur les changements climatiques (OcCC) concernant l'évolution de la situation en Suisse prédisent aussi des hivers avec davantage de pluies et des étés plus secs. L'intensification des précipitations accroîtra le risque de crues, de glissements de terrain et de laves torrentielles. L'élévation de la limite de la neige rendra difficile l'exploitation des stations de sports d'hiver en moyenne altitude et fera augmenter les coûts d'entretien des pistes dans les domaines de ski situés plus haut. Les glaciers continueront à reculer et le pergélisol à se réchauffer, mettant en péril les installations touristiques au-dessous de ces zones.

Des impacts sur les écosystèmes et la santé

Les répercussions sur les écosystèmes, la faune et la flore s'annoncent aussi importantes. D'ici la fin du XXIe siècle, environ 50 % des espèces végétales caractéristiques d'Europe risquent de disparaître en certains endroits et cette proportion pourrait même atteindre 60 % dans les Alpes. Les forêts vont changer de visage; certains conifères, tels les sapins, les mélèzes et les arolles, pourraient être menacés. L'économie forestière et l'industrie du bois en seront affectées. En matière de santé, c'est avant tout la multiplication des canicules ainsi que les fortes concentrations d'ozone qui sont susceptibles de poser problème, mais on s'attend également à une prolongation de la saison du pollen et, en conséquence, à une augmentation des allergies. À terme, des effets se feront sentir dans les secteurs de l'énergie et de l'agriculture, au niveau des flux commerciaux, des marchés des capitaux et des vagues migratoires.

Tous ces changements vont avoir une influence sur le quotidien de chacun d'entre nous d'une manière ou d'une autre, si ce n'est pas déjà le cas. ENVIRONNEMENT a recueilli les témoignages de plusieurs personnes dont les activités professionnelles sont d'ores et déjà affectées.  

Pierre-Antoine et Béatrice Sierro, gardiens de la Cabane des Dix (VS)

Quand nous avons repris le gardiennage au printemps 2001, il y avait encore un petit torrent qui passait derrière la cabane. Un jour de l'été 2003, nous n'avons plus entendu son chant. Le cours d'eau avait changé de direction. C'était dû à un trop-plein d'alluvions accumulé pendant la canicule. Chaque année, le glacier diminue. Maintenant, pour arriver à la cabane depuis le lac des Dix, on ne passe plus par le champ de glace, mais on emprunte un petit col. Sur le glacier, on doit régulièrement changer le balisage et déplacer les pierres rouges. Il est moins facile à traverser, à cause de ruisseaux qui se forment en période de grande chaleur. Nous sommes aussi souvent obligés de modifier les différents chemins d'accès parce qu'ils sont ravinés. L'échelle du Pas de Chèvre a dû être rallongée en raison de la moraine qui descendait.

Les chutes de pierres sont aussi plus fréquentes: le secteur du sentier allant du barrage au col de Riedmatten en a connu une importante en 2005. Du côté de la cabane, le mur de la terrasse est en train de s'affaisser. On ne peut pas affirmer que la cause en soit le dégel du pergélisol, mais c'est une des hypothèses envisagées. Ce qui est sûr, c'est que nous devons toujours aller chercher l'eau plus loin, alors qu'avant elle venait toute seule. Il nous faut maintenant la canaliser pour qu'elle arrive dans le lac. Cela nécessite de petites interventions manuelles. Les guides nous informent des changements, nous avisons les services compétents, donnons des coups de main où nous pouvons, informons les randonneurs et les alpinistes des difficultés. Tout cela représente un surcroît de travail.

Ulrich Hofmann, responsable d'une boucherie employant treize personnes à Lyss (BE)

Le 21 juin 2007, le Lyssbach a débordé une première fois. Dans le magasin et les locaux, l'eau est montée jusqu'à 1 mètre 50 - 1 mètre 55 vers midi. Nous avons seulement pu constater les dégâts le soir. Tout était détruit. Le 8 août, cela a recommencé. Comme l'eau est arrivée plus lentement, nous avons réussi à évacuer une partie des installations. Mais le 28 août, tout a été inondé à nouveau. Cela s'est passé très vite. Impossible en tout cas de fermer les seize fenêtres et portes de l'entreprise en si peu de temps. On était dans l'eau jusqu'à la ceinture et on ne pouvait pas bouger. Les gens assistaient au désastre, impuissants. Comment une telle catastrophe pouvait-elle se répéter trois fois en à peine dix semaines! Certains pleuraient, d'autres tempêtaient. Depuis, la boucherie ne peut toujours pas fonctionner normalement. Il nous manque des locaux, nous travaillons dans le provisoire. C'est dur pour tous les employés. Je passe beaucoup de temps à régler des problèmes administratifs. C'est très compliqué: chaque dommage doit être traité différemment par les assurances. Entre la première et la seconde fois, nous avions acheté de nouvelles machines; certaines ont été endommagées. Et puis, nous utilisions des engins de location. Je me réjouis d'en finir avec toute cette paperasse. Je n'ai pourtant jamais pensé fermer boutique. J'avais juste parfois l'impression que je ne m'en sortirais jamais.

Ma santé est plus fragile depuis que c'est arrivé. Je souffre d'un eczéma, certainement lié au stress. Je dors mal, surtout quand il pleut. Quand les gouttes commencent à tomber, je vais voir ce que fait le Lyssbach.

Christine Apothéloz, infirmière responsable d'une équipe de soins à domicile à Genève

L'été 2003, la Fondation des services d'aide et de soins à domicile (FSASD) de Genève a très vite perçu la gravité et l'urgence de la situation et a pris l'initiative d'élaborer un plan canicule. Ce plan est maintenant établi au niveau cantonal. À l'époque, il a fallu s'y mettre sans attendre. On a rapidement organisé un planning permettant d'augmenter la fréquence des visites aux personnes susceptibles de souffrir de déshydratation. L'idée était de passer deux à trois fois par jour pour faire boire les personnes âgées. Cela a mobilisé beaucoup de forces et d'énergie. Toute l'équipe l'a fait avec bonne volonté et motivation. Ils avaient tous chaud; ce n'était pas difficile de saisir la pertinence de cette action.

L'implication des collaborateurs m'a touchée tout comme les remerciements des clients et de leurs familles, très reconnaissants qu'on s'intéresse à eux de la sorte. On a également pu compter sur l'aide de l'entourage. Lors de nos visites, nous veillons à ce que les gens boivent au minimum deux à trois décilitres de liquide et leur laissons un verre pour l'entre-deux. Nous leur donnons ce qu'ils ont envie de boire. Nous avons beaucoup utilisé la recette de « gérostar plus » - un mélange d'eau, de sucre, de sel et de jus de fruits - de la polyclinique de gériatrie.

En cas de périodes de fortes chaleurs, nous conseillons par ailleurs à nos clients de laisser fermés fenêtres et volets le jour et de les ouvrir la nuit pour garder l'appartement le plus frais possible. Nous leur disons aussi de rester tranquilles et de réduire leurs déplacements. Depuis sa création, nous avons déjà déclenché le plan canicule plusieurs fois. Maintenant, nous sommes rodés et prêts à intervenir, si cela recommence.

Marlène Galletti, animatrice-gardienne dans le parc naturel de Finges, Salquenen (VS)

Étant également accompagnatrice de moyenne montagne et herboriste, je suis toujours dehors, en contact avec la nature. Mais je la regarde autrement depuis quelques années. Je ne me contente plus de sensibiliser les groupes à la beauté du paysage et aux interrelations entre les écosystèmes, j'essaie aussi de les informer des phénomènes climatiques qui modifient notre environnement. Les changements sont visibles à Finges aussi. J'ai l'impression que les pins souffrent beaucoup. Certaines de leurs aiguilles sont toutes jaunes. Dans le Rottensand, une partie très aride du site, les argousiers tirent la langue depuis l'été caniculaire de 2003. Un magnifique saule est mort de soif. Et le parc n'est pas épargné par l'arrivée de la verge d'or, aussi appelée solidage du Canada, ou de l'arbre à papillons (buddleia). Ces plantes envahissantes sont tellement malignes; j'ai peur qu'elles prennent le dessus sur les diamants fragiles que recèle Finges. Nous avons formé des groupes de travail avec différents partenaires pour lutter contre cette colonisation. L'année dernière, des collaborateurs de Swisscom sont venus nous donner un coup de main pour arracher les verges d'or avec leurs racines. Nous les avons entassées dans des sacs en plastique. La commune de Loèche s'est ensuite chargée de les brûler. Avec une équipe envoyée de Sion par l'OEuvre suisse d'entraide ouvrière (OSEO), nous nous sommes également attaqués aux arbres à papillons qui prolifèrent du côté de l'Illgraben. Ces activités empiètent souvent sur mon temps libre. Mais cela ne me laisse pas en paix et j'en sais trop pour ne rien faire.

Jean-Michel Bonvin, membre de la direction HYDRO Exploitation à Sion (VS)

Je suis responsable de l'exploitation d'environ quarante installations hydroélectriques dans les cantons du Valais et de Vaud. Ici, ce sont surtout les températures estivales en hausse qui ont une influence sur nos activités. Le bon côté des étés chauds est que le travail est plus agréable en montagne pour nos employés. Mais le recul des glaciers implique aussi une plus grande usure des turbines, plus d'eau dans les bassins et davantage de débit et de sédiments dans les rivières. Les saturations des installations et les purges sont donc plus fréquentes. Parallèlement, on assiste à une augmentation de la fréquentation des cours d'eau par les touristes, randonneurs et sportifs, en été. Ces deux pics de risques se superposent. En plus, les sports « fun » comme le rafting ou le canyoning se pratiquent souvent sans prise en compte du danger lié aux brusques déversements des eaux. Cela m'inquiète. Une élévation de la probabilité d'accident accroît la pression sur nous autres responsables, tout comme sur les employés. Malheureusement, nous ne pouvons pas tout maîtriser; à un certain moment, la nature reprend ses droits et l'eau passe pardessus les installations de captage. Mon rôle est de m'assurer que le travail de nos agents se déroule dans le cadre de procédures de sécurité très strictes. Sur la base d'une analyse de tous les cours d'eau en aval, nous avons renforcé la prévention et la surveillance dans les zones jugées les plus exposées.

Fred Gebel, chef d'exploitation des téléskis des Prés-d'Orvin (BE)

Les Prés-d'Orvin sont un petit domaine de ski familial, situé entre 1000 et 1300 mètres d'altitude et atteignable en quelque vingt minutes de Bienne avec le bus. Jusqu'en 1999, les exploitants étaient des particuliers, mais ils avaient de la peine à tourner. La commune d'Orvin a donc racheté la majorité des actions. En fait, nous n'avons pas besoin de beaucoup de neige; il suffit d'une bonne couche de base, d'une longue période de froid sans redoux et nous sommes sauvés. Malgré tout, les installations ne fonctionnent en moyenne que quarante-cinq jours par saison. Il y a trente ans, les hivers duraient en principe de décembre à mars et il y avait même un tremplin. Aujourd'hui, il tombe moins de neige qu'auparavant et les variations entre les années sont grandes. Nous ne pouvons pas utiliser de canons, étant donné que cette région karstique ne dispose pas de sources. Notre chance est que notre domaine skiable est situé côté nord, à l'ombre, sinon nous aurions dû fermer comme au Chasseral. Ce sont d'ailleurs les patrouilleurs de l'ancienne équipe du Chasseral qui contrôlent les pistes et s'occupent des accidents. Quant à nos employés, ils n'ont pas d'engagement fixe: ils viennent sur appel.

La saison est de plus en plus courte: elle s'arrête en général autour du carnaval. Les restaurants souffrent bien sûr de cette situation. Les férus de ski se sont faits à ces nouvelles conditions et vont continuer la saison dans les grandes stations.  

Cornélia Mühlberger de Preux